L’adage
selon lequel l'"argent est le nerf de la guerre" et que les
hommes et les armes forment l'autre volet, est confirmé une fois de
plus par la situation de l’économie ukrainienne. Celle-ci, ravagée
par la guerre civile dans l’est du pays, a chuté de 14,7% sur un
an et au deuxième trimestre 2015 (chiffres publiés mi-août par le
Service national de la statistique). Le produit intérieur brut ( PIB
) ayant déjà chûté de 17,2% de Janvier à Mars.

Le
pessimisme n’a pas pour autant disparu de la scène : les agences
de notation Standard & Poor's et Fitch ont jugé que l'Ukraine
n’a pas encore résolu tous ses problèmes et qu'elle se dirige
vers une crise des paiements. « Un défaut de paiement de l'Ukraine
sur la dette en devises étrangères de son gouvernement constitue
pour nous une certitude virtuelle », a jugé S&P dans un
communiqué. L'agence a maintenu la note de l'Ukraine à " CC ",
alors que Fitch l'a abaissée à " C ", soit un seul cran
au-dessus du défaut de paiement.
Sur
le plan politique, la guerre a provoqué une consolidation des
opinions pro-occidentales : si l’on doit croire aux sondages, ce ne
serait plus qu’une faible minorité des citoyens qui souhaiterait
une union économique avec la Russie dans le cadre de l’Union
Eurasienne, alors qu’au début des troubles c’était une majorité
– désavouée par la suite par la foule du Maïdan avec la
sympathie quelque peu intéressée de l’Occident.
Si
l’orientation occidentale du pays semble désormais bien établie,
la dialectique politique n’en est pas pour autant éteinte. La
lutte est tous azimuts et ne s’appuie pas que sur des méthodes
orthodoxes ; un âpre combat se déroule aujourd’hui pour le
contrôle des leviers économiques, car si la guerre se fait par
l’argent, la politique en est la continuation par encore plus
d’argent – que Clausewitz nous pardonne l’emprunt forcé de son
célèbre aphorisme.
C’est
dans ce cadre de confrontation politique acharnée qu’une
accusation explosive fait aujourd’hui basculer le président de
l’Ukraine Pétro Porochenko. Un juge en cavale inculpé d’ingérence
dans le fonctionnement du mécanisme judiciaire, a mis en ligne sur
YouTube une vidéo faisant état d’interventions “ incessantes “
de Porochenko pour "plier" la justice à ses intérêts
privés ou politiques. Le scandale secoue la vie politique
ukrainienne et pourrait coûter à Porochenko l’appui des pays
occidentaux.
À
l’heure actuelle, Anton Tchernouchenko, ex président de la Cour
d’Appel de Kiev, est frappé d’un ordre d'arrestation pour
entrave à la justice. Prendre la clé des champs, c’est déjà
agréable, mais garder également celle de YouTube c’est encore
plus malin. D’après Tchernouchenko, Oleksiy Filatov aurait fait
pression sur lui pour obtenir des arrêts favorables à Porochenko.
Avant de devenir le président de l’Ukraine, celui-ci était un
grand entrepreneur dont l’empire industriel était centré sur la
confiserie de “ Rochèn ” mais s’étendait également aux BTP
(à des chantiers) et à des chaînes de télévision.
La
reconstitution des faits par le juge Tchernouchenko dessine le
portrait d’une Ukraine en proie à des luttes acharnées pour le
pouvoir, non seulement dans la politique mais aussi dans l’économie.
Ces luttes seraient menées avec des moyens légaux aussi bien que
criminels ; la loi serait "adaptée" (pliée) sans cesse
aux exigences des factions en présence. L’inculpation de
Tchernouchenko serait elle-même une punition pour le refus du juge à
suivre les instructions de Filatov visant à frapper les ennemis du
président.
Chronologie
des événements : le 20 Juin, des inconnus masqués occupent le
siège de la Cour d’Appel, coupant les communications avec
l’extérieur. Que sont-ils venus faire ? On l’ignore. On remarque
cependant que leurs uniformes comportaient notamment des badges à
tête de mort de la “ falangista ”, le 22 Juin, lors d'une
perquisition dans le bureau du juge, une somme de 6.500 dollars en
espèces y est découverte – ce qui équivaut à trente mois de
rémunération d'un salarié moyen ukrainien! Tchernouchenko a par la
suite expliqué qu’il conservait cet argent pour payer une
intervention de chirurgie dentaire... Qu’importe : le procureur
général Vikor Chokine obtient de la Rada (le Parlement ukrainien)
une suspension de l’immunité de Tchernouchenko, et établie un
mandat d'arrestation à son encontre. Le 2 juillet, le juge-inculpé
ne se présente pas à son bureau. il est en "cavale". Où
est-il ? Il n’a pas quitté l’Ukraine et des sources policières
disent savoir où il est. Le fait demeure qu’il n’est toujours
pas appréhendé – tandis que les inspecteurs qui ont travaillé
sur le fichier ont été poursuivis en justice pour violation de la
loi sur le secret des enquêtes.
C’est
à ce point qu’intervient le tout-puissant YouTube. La voix du
"fuyard" en cavale parle haut et fort, le juge veut prendre
sa revanche. L’inculpation, dit-il, est arrivée tout juste avant
la séance pour évaluer la saisie des installations
de Naftohazvydobuvannja, le producteur national numéro Un de
gaz. Filatov, assistant du président Porochenko, avait “
suggéré “ à Tchernouchenko de ne pas s'opposer à la saisie,
même s’il la jugeait illégale, ce que Tchernouchenko avait refusé
et la saisie de se poursuivre.
D’après
le quotidien Pravda Ukraïny, Tchernouchenko a raconté avoir
été convoqué plusieurs fois au siège de l’Administration du
Président, où Filatov lui aurait donné des instructions détaillées
sur des procès criminels en cours. Au moment de son inculpation,
Tchernouchenko avait déjà "torpillé" deux tentatives de
saisie du patrimoine de Naftohazvydobuvannja, d’où la
réaction du Procureur Général – du moins d’après la vidéo du
juge.
Naftohazvydobuvannja
n’est pas n’importe quelle entreprise. Elle est contrôlée par
Rinat Akhmetov, un oligarque que la revue Fortune a mis en
216 ème position dans la liste des homme les plus riches de la
planète. Son patrimoine s'élèverait à 6,5 milliards de dollars.
Akhmetov non plus n’est pas le premier venu. Ses moyens financiers
importants font de lui une puissance politique aussi bien
qu’économique. Il a été longtemps actif dans la politique,
adhérant au Parti des Régions prônant le fédéralisme et la
proclamation du russe en tant que deuxième langue officielle de
l’Ukraine. Une partie des régionalistes s’est ralliée avec les
deux “ républiques “ séparatistes du Donbass, alors
qu'Akhmetov, lui, s’est rangé au côté des unitaristes. Il ne
fait aucun doute que son action, voire même son existence, reste
irritante pour Porochenko dont l'autorité est en train de se
renforcer en Ukraine, éclipsant même le charismatique Volodymyr
Klytchko.
Cette
lutte contre l’influence d’Akhmetov n’est pas sans victimes,
car de toute évidence, elle ne se déroule pas dans le vide de La
Guerre des étoiles. La saisie des installations de
Naftohazvydobuvannja pourrait interrompre la production dans les
deux gisements qu’exploite le géant gazier. Valentine
Zemljans'kyj, un expert du secteur énergétique, vient de déclarer
a Holos.ua que même avant la saisie, la production de
gaz était insuffisante pour ravitailler le pays pendant la période
hivernale, et qu’on pouvait s’attendre à de graves problème en
ce domaine vital. L’arrêt de la production chez
Naftohazvydobuvannja serait donc néfaste pour l’économie, la
vie de la population et – évidemment – pour la poursuite
conduite de la guerre civile. La situation serait très grave si cela
était le résultat d’une initiative illégale du
président Porochenko.
Paolo Brera